« Nos enfants connaîtront la forêt » ; la perte de l’identité kechwa

Gerardo and his son

Gerardo and his son

« Nos enfants connaîtront la forêt » ; la perte de l’identité kechwa

« Avant de demander la permission à quelqu’un, à des institutions, nous demandons toujours la permission à la forêt. Nous devions donc fumer du ‘mapacho[Nicotiana rustica], une plante de tabac d’Amérique du Sud et du Mexique] pour pouvoir entrer dans la montagne, parce que la montagne a des âmes ; parfois, nous devons demander la permission en fumant du mapacho afin que rien ne nous arrive, puis nous y pénétrons ». (Manuel Amasifuen Sangama, 50 ans).

Pour Manuel Amasifuen Sangama, « apu » [dirigeant autochtone] de la communauté kechwa d’Alto Pucallpillo au nord de l’Amazonie péruvienne, la forêt est un espace partagé. Y accéder implique de respecter les êtres protecteurs du territoire, des êtres qui surveillent ceux qui pénètrent dans cet espace.

Néanmoins, en 2009, huit membres de cette communauté ont été dénoncés par l’Área de Conservación Regional Cordillera Escalera [Aire de conservation régionale de la chaîne de montagnes de l’escalier] (ACR-CE) à cause de la présence de leurs « chacras » [petites fermes] dans la zone. Après une procédure difficile qui a duré une année, ils ont été innocentés. Cependant, depuis que cela s’est produit, plus personne n’a pénétré dans la forêt par crainte d’être une nouvelle fois dénoncé. En conséquence, le peuple dit qu’aujourd’hui les jeunes hommes de 18 ans d’Alto Pucallpillo ne savent pas chasser, ne préparent pas leurs corps, et ne connaissent pas la forêt.

Custodio, l’ancien apu de la communauté native de Mishki Yakillu, est le descendant d’une lignée kechwa. Ses parents et ses grands-parents ont grandi et vécu dans la communauté depuis 1956. Pendant cette période, il a appris à utiliser la forêt [et] à chasser les animaux en veillant non seulement à ce qu’il y en ait suffisamment pour sa famille, mais aussi qu’il en reste pour partager avec les autres.

Cette communauté kechwa, similaire à celle d’Alto Pucallpillo, ne jouit cependant pas des droits d’utiliser, d’accéder ou de posséder cette zone, puisqu’elle n’est pas reconnue par un territoire doté d’un titre foncier. Malgré les obligations de l’État péruvien de reconnaître les territoires traditionnels des peuples autochtones amazoniens, le processus d’octroi de titres qui a commencé dans les années 1970 laisse encore 1 300 communautés et près de 20 millions d’hectares dans l’attente. Ces dernières années, suite aux engagements du gouvernement péruvien en matière de climat, plusieurs projets d’octroi de titres ont été approuvés, y compris dans la région de San Martín. Néanmoins, aucune des communautés n’a reçu l’approbation pour être incluse dans la liste d’octroi de titres communautaires, au vu du fait que le territoire du peuple et l’aire protégée se chevauchent.

En 2016, une communauté kechwa appelée Nuevo Lamas, dont les maisons et les chacras ont été partiellement englobés dans l’ACR-CE, a reçu un titre foncier. Cependant, à peine un pour cent, (31 hectares sur les 1 650 hectares de terres associées à un titre) a été inscrit au nom de leur communauté. Sur le reste du territoire, un contrat de cession d’usage [contrato de cesión en uso] est en vigueur, une modalité employée par l’État afin de conserver la propriété de l’État sur la zone, en accordant uniquement des droits d’utilisation et d’accès à la communauté. Étant donné qu’il s’agit d’un contrat, les droits peuvent être perdus, par exemple en cas de non-conformité. Comme le dit le peuple de Nuevo Lamas, « les 30 hectares ne sont pas suffisants pour nos 19 familles ; ils ne nous permettent pas de laisser reposer le sol [de le mettre en jachère] ». Pour le peuple de Mishki Yakillu et d’Alto Pucallpillo, la situation est pire encore, parce que l’on ne leur permet même pas de bénéficier d’un contrat de cession d’usage, puisque l’espace qu’ils identifient comme étant le leur n’est pas un lieu d’habitation continue.

Les trois communautés appartiennent au peuple autochtone kechwa et vivent sur leur territoire ancestral au nord de l’Amazonie péruvienne. Les deux premières communautés ont reçu l’interdiction d’utiliser le territoire ancestral en 2009. Cette année, l’État péruvien a décidé que les territoires où les Shapingos [nom donné par les Kechwa aux esprits des montagnes] reposent ne pourraient plus être utilisés comme le faisaient ancestralement les descendants des sages, des grands-parents, et les générations suivantes. Cette année, sans le consentement libre, préalable et éclairé du peuple kechwa, leur territoire a été classifié par le gouvernement régional de San Martín comme Área de Conservación Regional Cordillera Escalera [Aire de conservation régionale de la chaîne de montagnes de l’escalier].

Le droit occidental soutient les demandes des communautés kechwa, en vertu de différents cadres réglementaires, à la fois nationaux et internationaux. Au niveau national, l’État a l’obligation de reconnaître les droits des campesinos et des communautés natives ancestrales sur les terres qu’ils possèdent dans les aires protégées nationales. De plus, le Reglamento de la Ley de Áreas Naturales Protegidas [Règlement de la loi sur les aires naturelles protégées] prévoit non seulement que le droit préexistant des communautés devrait être reconnu, mais aussi que les aires protégées nationales devraient être établies uniquement si elles [les communautés concernées] ont donné leur consentement explicite. Au niveau international, [il existe] la Convention 169 de l’OIT, dont le statut constitutionnel oblige l’État à reconnaître le droit des peuples concernés à la propriété et à la possession des terres qu’ils occupent traditionnellement (article 14.2). En 2007, la Conférence des Parties (COP) à la Convention sur la diversité biologique (CDB) a décidé que « l’établissement, la gestion, et la supervision d’aires protégées devraient s’effectuer avec la participation pleine et effective des communautés autochtones et locales ». Cette décision est juridiquement contraignante pour les États parties à la CDB. De manière générale, la jurisprudence internationale en la matière est claire, elle exige des États qu’ils garantissent la participation effective des peuples autochtones et [la nécessité] d’obtenir leur consentement libre, préalable et éclairé au sujet de l’établissement et de la gestion des aires protégées et des mécanismes pour une distribution équitable des avantages.

Néanmoins, dans ce cas nous nous concentrons sur le droit coutumier kechwa, qu’ils ne sont pas en mesure de faire respecter, parce qu’ils ne peuvent pas accéder à leur territoire comme le faisait leurs ancêtres.

Perte de leçons de vie

Alto Pucallpillo est une communauté native reconnue en 2011 en vertu de la loi péruvienne. Elle compte environ 45 familles, avec une population de près de 200 résidents. Suite à des poursuites pénales à leur encontre à cause de leur présence sur cette terre, les colons ont été dégagés de toute responsabilité étant donné qu’ils ignoraient que leur territoire avait été reclassé. Cependant, le système de justice ne les a pas reconnus comme propriétaires de l’espace, et ils n’ont pas reçu de compensation financière pour la destruction de leurs chacras par les gardes du parc.

Manuel observe que, pour aller chasser dans la forêt, le peuple ancestral se soumettait à une purge de sept mois, qui impliquait de ne pas manger de viande, de ne pas avoir de relations sexuelles, de ne pas boire, fumer, laisser les rayons du soleil s’abattre sur eux, ou consommer du sel, de l’ají [poivre fort], ou du café. Pendant cette période, ils devaient consommer le purgatif de la plante appelée « sanango » et se nourrir de légumes, de fruits, et de fruits à coque. La purge ne se fait plus. Manuel a 45 ans et sa génération est la dernière à se soumettre à de bonnes purges :

« . . . C’est-à-dire que les purges sont bonnes quand personne ne les voit. Rares sont ceux qui viennent sur ce territoire, et vous trouvez des purges qui sont bonnes et vous soignent, et il est très facile de chasser des animaux. Rappelez-vous que les animaux ne vous sentent pas ou ne vous voient pas, [donc] c’est comme si personne n’était là ». (Manuel Amasifuen, 50 ans).

La première fois que Gerardo Amasifuen est allé dans la forêt, il avait 10 ans et est allé aider son père. Il était le « camero » et devait porter une partie des proies. Gerardo, comme beaucoup d’enfants de sa génération, participait avec les adultes à la stratégie de chasse, et apprit qu’il ne faut pas tirer sur une femelle enceinte ou ses petits parce que cela constitue la « perte d’une balle ». Gerardo commença à se rendre seul dans la forêt à 16 ans, afin de mettre ses compétences à l’épreuve. Il a un fils de huit ans mais a été dénoncé par l’aire de conservation régionale (ACR), et donc son fils ne connaît pas la forêt.

Ceux qui deviennent des hommes ne connaissent pas les enseignements concernant la chasse qu’offre la forêt, alors qu’à Mishkiyakillo, les anciens ne peuvent plus « protéger leur âge », explique Custodio, l’ancien apu de la communauté, en référence au « nodillo », une plante qui prévient les symptômes de l’âge, et qui pousse uniquement dans la zone restreinte :

« C’est un régime difficile et il faut être un vrai homme [« macho »] pour boire ce purgatif. Mon père et mes oncles le boivent et à 85 ans, ils ne souffrent d’aucune douleur [physique]. Les grands-pères buvaient le purgatif tous les six mois. Ils sont forts et n’ont à ce jour souffert d’aucune douleur. Encore aujourd’hui, ils vont se battre au carnaval. . . C’est un concours de force. » (Custodio Guerra, 50 ans)

Aller dans la forêt implique un processus d’apprentissage concernant les stratégies et les utilisations de la forêt. Il faut entre 10 et 16 ans pour apprendre. Il faut penser à effectuer une purge avant, pour assurer l’efficacité de l’activité. Tout le monde ne se soumet pas à ce processus, parce que tout le monde n’en a pas la force.

Le peuple de Mishkiyakillo a appris qu’il ne pouvait plus pénétrer sur son territoire lorsqu’il a été averti de ne pas y pénétrer sans un permis du gouvernement. Depuis, il demande et reçoit des permis annuels pour faire une ronde sur son territoire tous les trois mois par groupes de sept personnes. Chaque fois qu’il fait une ronde, il doit être accompagné d’au moins un garde du parc, qui rédigera un rapport sur ce qui s’est passé.

Les permis sont délivrés après huit jours ouvrables et doivent être retirés dans la ville de Tarapoto. La ville est à une heure trente de route et à deux heures si le chemin est parcouru partiellement à pied, et le voyage coûte environ 30 soles. Cette situation est préoccupante pour les colons, au vu de la dépense que cela comporte et de la bureaucratie avec laquelle ils ont à faire.

Chaque permis indique combien d’animaux et quels types d’animaux ils peuvent chasser. En août 2016, la communauté a été menacée de poursuites en justice par l’ ACR pour avoir abattu un palmier à huile sur sa propre « purma » [zone cultivée qui est ensuite mise en jachère] afin de construire une hutte de campement en paille.

Et à Alto Pucallpillo, les autochtones ne sont pas les seuls à utiliser l’espace, il y a aussi les mestizos, qui prennent les animaux pour les vendre sur les marchés voisins, comme à Tarapoto ou Yurimaguas. Ils se demandent comment il est possible que cette activité continue alors qu’on leur interdit de consommer ces espèces. [La communauté d’] Alto Pucallpillo n’est plus allée sur le territoire depuis huit ans par crainte des représailles, et ne demande pas de permis à cause de la bureaucratie.

La forêt comme entrepôt

La forêt constitue un entrepôt pour Mishkiyakillo et Alto Pucallpillo. Ils s’y approvisionnent en sel pour les festivals, mangent de la viande tous les deux mois, cueillent des plantes médicinales pour les maux et en guise de prévention, et enseignent à leurs enfants comment le faire correctement.

Pour les colons de Nuevo Lamas, qui viennent tous de Lamas et se sont installés dans ce lieu en 1980, la chasse est effectuée également pour des raisons de subsistance :

« Mais je vous dis que nous ne chassons pas à des fins commerciales, [mais plutôt] pour nos besoins quotidiens. Et ce n’est jamais beaucoup. C’est peut-être comme les poulets, vous en tuez trois ou quatre ?. . . Et nous savons également quel est le mois de reproduction des animaux, et nous n’allons pas chasser. Je leur dis toujours cela, parce que nous connaissons toujours les dates auxquelles nous sommes autorisés à chasser des animaux ». (Miguel Ishuiza, 50 ans)

Bien que les trois communautés soient kechwa, elles n’utilisent pas le territoire de la même manière, parce qu’il n’a pas partout la même morphologie. La logique prévaut. On ne force pas le territoire à faire quelque chose qui ne convient pas, selon les enseignements des anciens.

Dans le cas de Mishki Yakillu, la zone ancestrale est montagneuse. Les chacras ne peuvent pas être conservés. Ainsi, elle était utilisée pour la cueillette des plantes médicinales, la chasse des animaux, et la collecte du sel. Dans le cas d’Alto Pucallpillo, la terre était bonne pour l’établissement des chacras ; c’est-à-dire, moins d’un hectare pour cultiver des aliments pour les hommes et les femmes venant sur le territoire, pour qu’ils ne portent pas de charges pendant le trajet de 45 minutes à pied. Il sert également de lieu pour nourrir les animaux qui le traversent : ils mangent les bananes/plantains qu’ils « renversent », contribuant ainsi à planter en dispersant les graines. La terre de la communauté n’est pas aussi bonne que celle du territoire. Le sanango n’y pousse pas, les purges ne sont pas effectuées pour la chasse. Pablo Salas Sangama a 30 ans et Custodio Guerra Sangama a 50 ans, et ils sont respectivement les « apus » actuel et sortant de Mishki Yakillu. Ces deux générations ont vu des changements et de la continuité dans leur culture. Une partie de ces changements a été la fin des purges réalisées pour la chasse : et alors que le sanango pousse dans toute la communauté, il n’est pas nécessaire de le prendre parce que les personnes ne vont pas dans la forêt près du lieu où vivent les animaux qui ne devraient pas sentir leur « malveillance ». Pablo n’a jamais pris de sanango, et actuellement Custodio n’en prend pas.

La majorité du territoire de Nuevo Lamas, qui s’étend sur 1 600 hectares, est classé comme étant adéquat pour l’agriculture familiale. Néanmoins, le contrat de cession d’usage leur permet de travailler les « purmas » de trois et quatre ans, suite à des débats avec les personnes chargées d’administrer l’aire de conservation régionale. Purma est le nom local de la terre utilisée pour les cultures, puis laissée en jachère pour lui permettre de se régénérer :

« Nous devons continuer à travailler la terre, nous [devons continuer] continuons à travailler la terre pour les céréales des enfants. . . . Dieu merci nous nous sommes battus pour cela et travaillons sur une purma solide, une purma solide ». (Miguel Ishuiza, 50 ans)

Les plantes qui existent dans la forêt ne peuvent plus être cueillies, et le sel de la mine ne peut plus être collecté pour l’alimentation. Ils disent même qu’il [le sel] guérit et prévient plusieurs maladies. Les purgatifs ne peuvent pas être cueillis ; et donc, les personnes ne préparent pas la plante. Les connaissances sont perdues.

De nombreux facteurs contribuent à changer la vie des Kechwa, comme la modernité occidentale, les nouvelles semences qui apparaissent, [et] la proximité des villes mestizo, entre autres. Étant donné que les droits aux territoires n’ont pas été reconnus pendant de nombreuses années, peu à peu les personnes ont été séparées de leur territoire. Pourtant, avec la création de l’ACR en 2009 et la prohibition ou la restriction de leur entrée sur leur propre territoire, l’État péruvien a engendré différents effets sur la culture autochtone kechwa. Il s’agit de la perte progressive de leurs droits et de leur mode de vie. Les enseignements tirés ne peuvent plus être transmis, les corps sont de plus en plus aphasiques, et les chemins sont oubliés par des communautés entières, et avec eux une partie de leur histoire.

En juillet de cette année, la communauté de Nuevo Lamas (avec le soutien de sa fédération, Consejo Étnico de los Pueblos Kechwa de la Amazonía [Conseil ethnique des peuples kechwa de l’Amazonie], ou CEPKA), lasse des restrictions et du manque de volonté politique de reconnaître ses territoires pendant plus de 40 ans, a engagé une action en justice devant les instances constitutionnelles, afin d’obtenir des titres fonciers pour ses territoires et de voir ses droits d’être consultée concernant la création de l’ACR reconnus. L’action en justice conteste la légalité du « contrat de cession d’usage » employé pour la reconnaissance de son territoire, et qui a servi de modèle au Pérou, et a été fortement contesté par le mouvement autochtone.

« Pour qui devons-nous attendre ? Ici nous sommes les seuls à décider. Qui d’autre ? Si nous ne faisons pas cela, combien de temps allons-nous attendre ainsi ? Nous sommes adultes, les autres sont des jeunes ici, donc pour qui devons-nous attendre ? Nous devons engager cette procédure ». (Miguel Ishuiza, 50 ans)

Miguel reconnaît les avantages qu’il y a à se trouver dans l’ACR-CE, comme l’amélioration de la cascade Putayakillo, la construction du centre communautaire et d’éventuels fonds pour investir dans la formation et les améliorations communautaires. Néanmoins, ces avantages ont été obtenus [uniquement] après négociation, comme tous leurs droits.

Le gouvernement régional est aujourd’hui informé de la procédure en justice. En conséquence, les représentants de GORESAM ont annoncé leur intention de licencier le président de la fédération qui a travaillé comme employé dans la région et annulé le programme de titres fonciers de la région qui est financé par la Banque interaméricaine de développement, le gouvernement norvégien, et le Programme d’investissement pour la forêt de la Banque mondiale.

Malgré les menaces, les trois communautés gardent espoir dans ce processus :

« Notre idée est de l’avoir comme zone communautaire pour nous. Cela revêt une grande importance, peut-être la voulons-nous pour nos enfants, afin qu’ils puissent connaître une montagne, un animal, parce qu’auparavant nos grands-parents vivaient de cela ». (Pablo Salas Sangama, 30 ans, Mishki Yakillu)