Jusqu'à 20 000 personnes pourraient être déplacées par le barrage d’Inga en RDC

Jusqu'à 20 000 personnes pourraient être déplacées par le barrage d’Inga en RDC

En mars 2014, le Conseil des administrateurs de la Banque mondiale approuvait définitivement un financement à hauteur de 73 millions de dollars américains pour la construction du barrage Inga 3 sur le fleuve Congo dans la province du Bas-Congo, dans la RDC. Le barrage Inga 3 constitue la première phase d’un vaste programme visant à créer le réseau hydroélectrique le plus important et le plus puissant au monde, qui dépassera même le barrage des Trois-Gorges en Chine. Comprenant un mur de barrage et six centrales hydroélectriques, il entraînera l’inondation de la vallée de Bundi, pour la transformer en un gigantesque lac parallèle au fleuve Congo.

La première pierre de ce projet devrait être posée en octobre 2015, et les travaux de construction devraient démarrer en 2016.

À lui seul, le barrage d’Inga 3 devrait coûter entre 23 et 30 milliards de dollars américains. L’un des éléments centraux de la stratégie de financement du gouvernement est la vente prévue d'une bonne partie des 4 800 MV d’électricité produits à l’Afrique du Sud, à l’industrie minière dans la province de Katanga en RDC, et à plus long terme, au Nigeria. Alors qu’il est prévu de construire deux nouvelles lignes de transmission afin de transporter l’électricité vers l’Afrique du Sud et la capitale de la RDC, Kinshasa, aucun plan ne prévoit la distribution de cette électricité de production congolaise à la majorité des Congolais, dont 90 % ne sont actuellement pas raccordés au réseau.

Un aspect inquiétant de ce vaste projet est la menace qu’il représente pour les 12 000 à 20 000 personnes qui vivent dans la vallée de Bundi et ses environs sur la concession de SNEL (la société nationale d’électricité), dont beaucoup devront être réinstallées. Cette population locale comprend le peuple basangela, natif de cette vallée, ainsi que de nombreux autres groupes dont les ancêtres sont arrivés pendant les années 1960, 1970 et 1980 pour travailler à la construction des barrages d’Inga 1 et 2. Avec la permission des chefs de clan autochtones, ces migrants établirent leurs propres champs et plantations, et habitent depuis lors la région.

Depuis mars 2015, aucune information officielle ou écrite n’a été transmise à la population locale au sujet de son sort, selon des recherches menées par le FPP. Les représentants communautaires auxquels nous nous sommes adressés ont fait part de leurs profondes craintes et de leur vive préoccupation concernant ce qui va leur arriver. Évoquant son histoire, la population locale nous a fait le récit des différentes entreprises d'exploitation forestière qui ont exploité ou abattu ses forêts pendant la période précoloniale et postcoloniale, et de la façon dont elle a été contrainte de renoncer à ses terres ancestrales lorsque les barrages d’Inga 1 et 2 furent construits. Au moins l’un des principaux clans, le clan Makuku-Futila, a perdu presque toutes ses terres, et d’autres communautés ont dû se déplacer vers d’autres parties de leurs territoires traditionnels pour y établir de nouveaux villages, là où elles croyaient qu’elles seraient à l’abri de nouvelles pressions exercées contre elles et leurs droits. Aucune des communautés affectées n’a reçu d’indemnisation pour la perte des terres traditionnelles, et pour les répercussions négatives sur les communautés.

Il semble que ce cycle soit sur le point de se reproduire avec le barrage d’Inga 3, mais cette fois avec des conséquences permanentes et plus dévastatrices. Un villageois du village de Lubuaku a déclaré : « Les barrages d’Inga 1 et 2 ont pris nos terres et nous n’avons rien reçu, et on nous dit maintenant que nous allons devoir complètement quitter nos terres ancestrales, pour toujours. Que va-t-il nous arriver ? Où allons-nous aller ? ». Un autre villageois intervint et dit : « Si nous devons nous déplacer, nous devons pouvoir rester dans la même zone, sur les terres de nos ancêtres, afin de préserver nos moyens de subsistance, et notre identité culturelle ». Une autre femme, née dans le Camp Kinshasa, et dont les parents travaillèrent sur les sites d’Inga 1 et 2 lors de leur construction, a affirmé très clairement : « Nos familles ont grandi ici, nous y avons élevé nos enfants, mais ils n’ont jamais été employés par SNEL. Ils parlaient d’emplois à Inga 3, maintenant ils disent que nous devons partir, mais moi, je n’irai nulle part ».

Même si de nombreuses communautés forcées de quitter la zone de la concession de SNEL ne seront pas directement inondées, beaucoup perdront des champs et des plantations à cause du lac. Mais au lieu de se voir offrir un emploi dans le cadre d’un projet qui nécessitera des milliers de travailleurs congolais, ou le développement d’une nouvelle économie prospère liée au nouveau lac, ces communautés sont évincées. Par exemple, la population de Camp Kinshasa est estimée à 9 000 habitants, qui seront expulsés pour laisser la place à environ 7 000 travailleurs, qui y seront installés. Une conclusion importante de la visite préliminaire du FPP à Inga était la cohérence des explications relatives aux règles locales en matière de régime foncier. Les règles du régime foncier stipulent que le contrôle de toutes les terres revient aux six clans originels, et que les personnes qui immigrent dans la région doivent leur verser un tribut annuel afin de conserver leurs propriétés foncières – qu’elles ne peuvent pas vendre ou transférer à des tierces parties. Ces droits largement reconnus disparaîtraient si les personnes étaient déplacées et, comme un chef de clan nous l’a fait remarquer : « Si nous sommes déplacés sur les terres d’autres peuples, nous devrons verser un tribu à leurs chefs pour toujours, et nous ne voulons pas cela ».

Le financement de la Banque mondiale pour ce projet massive signifie que les politiques de sauvegarde de la Banque mondiale qui protègent les droits des communautés devraient être reconnues. Lorsque nous avons expliqué certaines de ces règles aux délégations des communautés dans la vallée de Bundi, des sourcils se sont froncés, et un leader communautaire nous a demandé : « Ces règles qui protègent nos droits – pensez-vous vraiment que la Banque mondiale les appliquera ici ? ».