BLOG: Apprentissages sur le genre dans le bassin du Congo

Baka women in the forest
Baka women in the forest

BLOG: Apprentissages sur le genre dans le bassin du Congo

Améliorer la manière dont nous travaillons pour et avec les  femmes autochtones et locales dans leurs communautés

En tant qu’organisation de défense des droits humains, la justice entre les sexes est un principe fondamental de notre travail. Nous sommes depuis longtemps conscients des obstacles à la participation effective des femmes, à leur implication dans les processus décisionnels, et des autres violations des droits humains auxquelles elles sont confrontées en raison de leur sexe.

Ce blog résume certaines expériences et enseignements sur la manière d’améliorer la participation effective des femmes au sein des communautés, qui sont tirés de notre travail de terrain dans le bassin du Congo au cours des cinq dernières années. Certains de ces points sont nouveaux et plusieurs sont le reflet des recommandations d’autres acteurs travaillant dans ce domaine. Cependant, nous pensons qu’il est utile de rappeler à quel point tous ces facteurs peuvent être importants pour la justice en matière de genre.

 

Réunions séparées

Tenir des réunions séparées avec les femmes est une stratégie bien connue pour améliorer la participation des femmes, mais on n’insistera jamais assez sur  l’importance de cette stratégie, en particulier pour les communautés où les femmes n’ont pas beaucoup d’expérience quant à la tenue de telles réunions.

Il nous est souvent arrivé lors de réunions mixtes de ne recevoir qu’un ou deux commentaires limités de la part des femmes présentes, mais par la suite trouver que ces mêmes femmes ont beaucoup de choses à dire lorsqu’elles se retrouvent seules.

 

Après avoir assisté à une réunion réservée aux femmes, les femmes des communautés avec lesquelles nous travaillons demandent à ce que celles-ci soient organisées régulièrement.

Créer un climat de confiance prend du temps. Nous avons remarqué que la première réunion de femmes n’est souvent pas un franc succès. Toutefois, en continuant à travailler avec le même groupe de femmes, il faut peu de temps (2 à 3 réunions) pour les voir prendre la parole lors des réunions de femmes et commencer à jouer un rôle plus actif. Les associations les plus dynamiques de la communauté sont souvent des groupes de femmes. Il n’est pas étonnant que les femmes deviennent souvent les participantes les plus dynamiques du travail lorsqu’elles sont habilitées à s’exprimer.

Nous avons également constaté qu’il est bien de tenir des réunions séparées pour les femmes, mais qu’il est encore mieux d’organiser des réunions séparées pour les hommes et les femmes, et ensuite tenir des assemblées générales au cours desquelles chaque partie peut échanger et réfléchir sur ses discussions. Cela a pour effet de faire de l’écoute (à la fois des femmes et des hommes) une pratique institutionnalisée dans la communauté et de fournir un environnement sécuritaire où les femmes peuvent s'exprimer lors des discussions qui se tiennent au sein de la communauté. Au fil du temps, nous avons constaté que ce processus était exceptionnellement efficace.

Un point à considérer, lorsque vous travailler dans le bassin du Congo avec une communauté autochtone et une communauté bantoue du même village, est qu’il est également utile d’organiser des réunions séparées pour les femmes autochtones et les femmes bantoues. Il faut réfléchir soigneusement aux dynamiques de pouvoir qui règnent dans bon nombre de ces communautés, et qui font que les femmes autochtones ont plus de chances de s'exprimer devant les hommes autochtones que devant les femmes bantoues.

Bien entendu, il n’est pas toujours possible d’organiser des réunions séparées dans chaque communauté en raison de contraintes de temps et de ressources. Il n’est pas nécessaire de tenir toutes ces réunions séparées à chaque fois, en particulier lorsque nous avons déjà passé du temps à travailler avec des groupes séparément et que nous commençons à voir certaines personnes plus hésitantes devenir plus confiantes et participer. Cependant, il est bon de revenir périodiquement à la tenue de réunions séparées afin de s’assurer que les différents groupes se sentent à l’aise et en confiance avec le processus.

 

Une femme parmi l'équipe de terrain!

Une femme au sein de l’équipe qui mène le travail de terrain est un atout majeur, en particulier s’il s’agit d’une femme locale qui sert d’exemple et ajoute ainsi une valeur inestimable au travail avec les femmes dans les communautés. Cela offre un modèle de travail conjoint entre femmes et hommes collaborateurs et collègues. Cela permet également aux femmes de la communauté de s’adresser à une femme pour soulever les problèmes plus délicats qu'elles peuvent rencontrer.

Bien sûr, il n’est pas toujours possible qu’une femme soit membre de l’équipe de terrain. Si notre propre personnel ou celui des partenaires locaux n’est pas inclusif des femmes, nous ne pourrons pas toujours changer cela du jour au lendemain. Cependant, il existe des moyens de contourner ce problème, par exemple en embauchant une femme locale dynamique (et il y en a souvent une disponible auprès d'une association locale) pour accompagner le travail pendant quelques jours et apporter son aide. Cela fournit non seulement une paire de mains (féminines) supplémentaires, mais offre également une formation utile et des emplois à court terme à des personnes souhaitant s’investir dans les activités de la société civile locale.

 

Encourager les femmes à parler lors de réunions et autres opportunités pour renforcer leur confiance

La discrimination directe n’est pas le seul obstacle à la participation effective des femmes. Parfois le manque d’expérience et le manque de confiance qui s’ensuit sont aussi des obstacles. Le temps consacré à aider les femmes à acquérir cette confiance et cette expérience vaut son pesant d’or. Cela peut impliquer d'expliquer clairement les nouveaux processus qu'elles entreprennent (par exemple, ce à quoi elles peuvent s'attendre lorsqu'ils rencontrent un représentant d'un ministère des forêts local), de les accompagner lors de leurs premières visites et d'encourager l'apprentissage et le soutien d’autres femmes – en particulier celles qui ont déjà participé à de tels processus. Cela pourrait également impliquer des jeux de rôle lors d’une réunion séparée des femmes pour mettre en pratique ce qu’elles vont dire lors d’une réunion communautaire plus élargie, ou offrir un soutien supplémentaire envers ce qu'elles souhaitent entreprendre et veiller à ce qu’elles prennent part aux opportunités de formation offertes aux membres de la communauté (voir également les quotas relatifs au genre, ci-dessous).

 

Former les femmes aux droits fondamentaux des femmes - même si cela ne semble pas être un travail de premier plan

Être conscient de nos droits humains peut avoir un impact transformateur sur notre comportement. En tant qu’organisation de défense des droits humains centrée sur les droits fonciers des peuples autochtones et des communautés locales, nous sommes conscients de cela. C’est pourquoi la formation des communautés en matière de droits humains est au cœur de notre travail, et c’est une idée tout aussi valable en relation avec les droits fondamentaux des femmes.

À première vue, il peut sembler que les droits fondamentaux des femmes soient un sujet éloigné des droits fonciers des communautés. Toutefois, les droits humains sont indivisibles, et d’un point de vue pratique, le respect des droits fondamentaux des femmes est absolument essentiel ; notre travail repose sur la participation inclusive et la bonne gouvernance locale des communautés, qui en retour facilite la gouvernance et la gestion de leurs propres terres et territoires. Nous ne pouvons tout simplement pas soutenir la participation effective des femmes sans parler plus largement de leurs droits fondamentaux.

Offrir une formation de base sur les droits fondamentaux des femmes, à la fois aux femmes et aux hommes des communautés, peut avoir un impact considérable, en particulier à long terme. Il est généralement utile de tenir cette formation séparément avec les femmes, mais il est important de discuter de ces questions également avec les hommes, car la formation est efficace précisément parce qu'elle incite l'ensemble de la communauté à réfléchir. Il est souvent extrêmement stimulant pour les femmes des communautés d'entendre un résumé non technique de certains des droits fondamentaux énoncés dans la CEDEF/ CEDAW [1] en matière de santé, d'éducation, de participation économique et politique, de violence, en particulier lorsque ceux-ci sont accompagnés d’exemples de problèmes pour lesquels elles cherchent des solutions. Suivant une de ces formations, une femme a fait remarquer:

«C’est comme s’ils étaient venus ici dans notre communauté et avaient écrit tout ce qui se passait.»

Pour les femmes, comprendre qu’il existe des traités internationaux relatifs aux droits humains qui traitent des questions d’égalité et que la discrimination dont elles font l’objet est une violation de leurs droits peut entraîner une transformation de leur point de vue ; tout comme l’explication qu’en vertu du droit international, les terres coutumières appartiennent aux communautés autochtones, peu importe ce que le gouvernement en dit. Nous ne devons pas négliger le fait que ceci est un élément clé de notre travail pour l’amélioration de la participation des femmes et la promotion de leur jouissance égale des droits fondamentaux.

 

Quotas relatifs au genre

Les quotas relatifs au genre doivent être utilisés avec prudence et peuvent susciter la controverse, y compris dans les communautés. L’imposition d’un quota relatif au genre comme condition de participation à une formation ou à un événement peut susciter l’indignation et se retourner contre nous. D'un autre côté, lorsque la relation de pouvoir entre les ONG externes et les communautés locales pose problème, il est alors possible d'utiliser les quotas relatifs au genre à bon escient.

Lors de l'organisation d'événements ou de formations externes impliquant des représentants de la communauté, nous avons souvent constaté que si aucun quota n'était mentionné, les communautés ne proposaient que des hommes (même si les communautés étaient encouragées à penser à inclure les femmes). Les hommes des communautés ont dit avoir demandé aux femmes, mais qu’aucune ne voulait assister. Lorsque nous avons parlé aux femmes cependant, beaucoup ont dit qu'elles auraient voulu assister, mais que les hommes ne leur avaient pas offert le choix. Il existe un élément de marginalisation économique en jeu ici, car parfois, les communautés voient dans de tels événements une opportunité de gagner de l'argent, sous forme d’indemnités journalières (même très limitées, ces indemnisations sont offertes à des personnes qui ont rarement la possibilité de gagner de l’argent). Puisque les femmes, sont d’entre de jeu souvent économiquement marginalisées, elles ne sont pas en position d’insister. Les avantages accessoires restent ainsi entre les mains des hommes et ne sont pas partagés avec les femmes, parce qu’elles ne participent pas.

Face à cela, nous avons de plus en plus proposé des quotas égaux pour la participation féminine et masculine aux événements ou aux formations que nous organisons (de même pour la représentation des peuples autochtones lorsque des communautés bantoues et autochtones sont impliquées). Bien que le résultat réel ne soit pas toujours tout à fait compatible avec les quotas souhaités, la participation des femmes a été améliorée et aucune objection de la part des communautés (qui bénéficient d’un soutien important de la part des femmes). Nous avons mis cette requête pour quotas égaux en œuvre en grande partie auprès de communautés que nous connaissions déjà bien, et où beaucoup de travail de terrain sur les questions de genre avait déjà été fait ; donc avec des partenaires sensibles à la justice relative aux questions de genre, ce qui a sans aucun doute contribué à la réussite de cette approche. Il reste cependant quelque chose qui doit être considéré et abordé avec tact.

 

L’égalité des sexes et la nourriture

Dans le bassin du Congo, il est coutume pour les visiteurs (qu’ils soient des ONG, des chercheurs ou des entreprises) de contribuer à un repas communautaire. Cela se passe en reconnaissance du fait qu'en demandant aux membres d’une communauté d'assister à une réunion, nous les empêchons de vaquer à leurs activités quotidiennes pour subvenir à leurs besoins. De plus, les visiteurs eux-mêmes voudront manger pendant la durée de leur séjour. Souvent, cette contribution au repas se fait au moyen de l’achat des produits frais au sein de la communauté, pour soutenir la préparation d’un repas communautaire à la fin de la réunion.

Mais… qui prépare le repas?

Habituellement, la préparation du repas implique un bon nombre de femmes de la communauté, qui préparent la nourriture pendant que se déroule la réunion, pour que tous puissent la manger après. Cela signifie bien entendu qu’elles ne peuvent pas participer à la réunion.

Nous avons remarqué cette tendance à plusieurs reprises et nous avons réalisé que nous contribuions à empêcher la participation efficace de nombreuses femmes. Nous avons donc opté pour un nouveau modèle. Lors des visites subséquentes, nous avons engagé un ou plusieurs cuisiniers du village voisin pour préparer chaque repas pour le repas de la communauté (et pour nous si nécessaire). Ce petit coût supplémentaire signifiait non seulement que chaque femme de la communauté pouvait participer à la réunion si elle le souhaitait, mais offrait également un emploi à court terme aux femmes des villages voisins. Il y a bien sûr d'autres moyens d'arranger les choses, comme d'organiser la réunion après le repas (mais méfiez-vous de l’incitation à dormir sur un ventre bien rempli!).

 

Faire des choses à la maison

Dans de nombreux villages du bassin du Congo, il peut être difficile pour les femmes de quitter leur maison pour se rendre à des événements en dehors de leur village. Cela peut être le cas pour de nombreuses raisons : des engagements pris envers la maison et les soins, des problèmes de sécurité ou des contraintes familiales ou culturelles qui les empêchent de voyager en dehors de leur communauté sans leur mari.

Par exemple, vers la fin de 2016, nous avons organisé une formation de plus de 30 représentants de communautés dans une petite communauté du sud du Cameroun. Parmi les représentants venus d'autres villages, presque tous étaient des hommes. Toutefois, chaque jour après avoir fini dans les champs, presque toutes les femmes de la communauté sont venues s'asseoir et écouter l'atelier. Les femmes ont un réel désir de participer. Nous avons parlé aux femmes qui sont venues. Elles ont dit qu'il leur était difficile d'aller ailleurs, mais elles aiment assister aux réunions lorsqu'elles se passent dans leurs propres villages.

Depuis lors, nous nous sommes efforcés d’augmenter le nombre de formations organisées au niveau des villages et de tenir celles-ci dans des différents villages, afin que le plus grand nombre possible de femmes ait la possibilité de participer. Et bien sûr, nous abordons également au cours des discussions la possibilité pour les femmes de voyager en dehors du village, afin de réduire certaines de ces contraintes à long terme.

 

Écoute et apprentissage

En tant qu’étranger, il peut être facile d’appliquer nos propres idées culturelles à une situation dont nous sommes témoins, et que nous considérons comme une flagrante discrimination à l’égard des femmes. Et parfois, nous aurons raison: il y a beaucoup de discrimination à l’égard des femmes dans les communautés du bassin du Congo, mais il est important de se rappeler que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être. Par exemple, les communautés baka du Cameroun sont traditionnellement matrilinéaires et, comme un collègue me l’a expliqué, ce sont généralement les hommes qui prennent la parole à l’extérieur de la maison, mais ce sont souvent leurs épouses qui prennent réellement les décisions. Les discussions entre les époux et les épouses ont généralement lieu en privé, dans l’intimité du ménage. Il est donc facile de penser que les femmes n’ont pas leur mot à dire.

Le fait est simplement que nous devons faire très attention de ne pas supposer de ce qui se passe, même si nous avons travaillé avec certaines communautés depuis de nombreuses années. Il est important de poser des questions, d’écouter ce que les femmes (et les hommes) disent dans chaque communauté et de reconnaître que nous aurons toujours beaucoup à apprendre. De plus, le processus doit être mené par les membres des communautés dans tous domaine de travail, incluant celui du genre.

Les changements dans les relations de genre au sein d'une communauté ont beaucoup plus de chances d'être profonds et durables s'ils proviennent des femmes et des hommes de cette communauté et sont négociés par les femmes dans leur propre contexte culturel.

Même si les résultats peuvent parfois sembler imparfaits de l’extérieur, chaque petit pas est un pas en avant, et le succès doit avant tout être mesuré du point de vue des femmes qui sont susceptibles d’être affectées par ces changements dans leurs vies.       

 

[1] Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes.

 

 

Cette publication a été réalisée dans le cadre du projet « CoNGOs : Collaboration d’ONG en faveur de moyens de subsistance communautaires équitables et durables dans les forêts du bassin du Congo ». Ce projet est géré par un consortium d’ONG, dirigé par International Institute for Environment and Development (IIED), dont l’objectif est de contribuer, par le développement d’une foresterie communautaire équitable et durable, à l’amélioration de la gouvernance et des moyens d’existence des communautés forestières dans le Bassin du Congo. Le projet est mis en oeuvre au Cameroun, en République centrafricaine, en République du Congo et en République démocratique du Congo (RDC), et dans une certaine mesure au Gabon. Un dialogue, des activités d’échanges d’expérience et de plaidoyer seront également entrepris au niveau régional.

Les membres du consortium CoNGOs sont IIED, ClientEarth, Fern, Forest Peoples Program (FPP), Rainforest Foundation UK (RFUK) et Well Grounded. Les partenaires du consortium basés au Cameroun sont l’Association OKANI et le Centre pour l’Environnement et le Développement (CED). Le Réseau des Populations Autochtones et Locales pour la gestion durable des écosystèmes forestiers de Centrafrique (REPALCA), la Maison de l’Enfant et de la Femme Pygmée (MEFP), ainsi que le Centre pour l’Information sur l’Environnement et le Développement Durable (CIEED) sont basés en République centrafricaine. Tandis que l’Organisation pour le Développement et les Droits Humains au Congo (ODDHC), le Forum pour la Gouvernance et les Droits de l’Homme (FGDH) et le Comptoir Juridique Junior (CJJ) sont basés en République du Congo. Enfin, Tropenbos International est le partenaire du Consortium en République Démocratique du Congo.

Toutefois, l’information contenue dans ce document est de la seule responsabilité de ses auteurs et ne reflète pas nécessairement les points de vue des autres membres du consortium.