Perspectives d’avenir pour les peuples des forêts indonésiens avec l’arrivée d’un nouveau Président
L’Indonésie a traversé un processus démocratique historique cette année. Elle a élu directement un nouveau Président pour succéder à son prédécesseur en exercice au terme de son mandat.
Le nouveau Président, Joko Widodo, connu dans le monde comme « Jokowi », ne jouit pas d’une expérience politique ou militaire traditionnelle, mais il était autrefois un modeste fabricant de meubles avant d'être élu Maire de Surakarta, puis Gouverneur de la capitale, Jakarta. Jokowi a gagné en popularité en tant que « M. Propre », en rencontrant des personnes ordinaires et en mettant de l’ordre dans le chaos des transports de Jakarta. Contrairement aux présidents précédents, il prend le pouvoir en bénéficiant moins de l’influence politique et des accords de couloir douteux qui compromettent la plupart des politiciens indonésiens.
Concernant les forêts et les peuples des forêts du pays, Jokowi est confronté à un défi de taille. Les forêts de l’Indonésie sont défrichées au rythme d’environ deux millions d’hectares par année, principalement à cause de l’attribution illégale et corrompue de concessions affectées à des plantations, à des projets miniers et aux transmigrations connexes. Une récente étude de Forest Trends montre que plus de 80 % de la déforestation en Indonésie pour le palmier à huile et la pâte à papier est illégale. Le récent rapport du FPP Assault on the Commons explique en détail comment ce recul catastrophique de la forêt est facilité par la précarité des droits de plus de 90 millions d'habitants des forêts en Indonésie. Les lois nationales accordent la priorité à la distribution de terres et de forêts à des entreprises plutôt qu’aux intérêts des communautés et des peuples autochtones. Par conséquent, les moyens de subsistance tributaires des forêts sont compromis par des investisseurs avides de bénéfices à la recherche de gains rapides.
Un mouvement de peuples autochtones vigoureux, soutenu par la société civile, promeut une réforme de ces lois, afin que les zones forestières coutumières soient attribuées aux communautés pour être gérées, détenues et utilisées à long terme. Les campagnes demandant la reconnaissance des droits des peuples autochtones ont débuté dans les années 1980 et se sont renforcées après la chute du régime de Suharto. Depuis lors, la société civile et une organisation nationale de peuples autochtones, AMAN, ont prospéré. La nécessité d’une reconnaissance effective des droits des peuples autochtones a été affirmée maintes fois par des ONG, des intellectuels et des organismes de développement en lien avec les certifications forestières, le règlement des conflits fonciers, la légalité du bois, la gestion des forêts communautaires, les projets pilotes REDD+, l’ « huile de palme durable » et les engagements des entreprises en faveur de la « déforestation zéro ». Le Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination raciale a recommandé ces réformes à de nombreuses reprises. Des décisions récentes de la Cour constitutionnelle ont reconnu l'inconstitutionnalité d’éléments de la loi forestière qui nient les droits des peuples autochtones. Le Président sortant a promis l’année dernière de reconnaître les droits des peuples autochtones. Récemment, un rapport exhaustif de la Banque mondiale appelle à faire de même.
La Banque mondiale soutient par ailleurs la cartographie des terres des peuples autochtones par des membres d’AMAN. 4,9 millions d’hectares de revendications foncières coutumières ont déjà été cartographiés et AMAN a été poussée pour les agences nationales de reconnaître officiellement ces revendications territoriales. AMAN et la Banque mondiale souhaitent cartographier 40 millions d’hectares d’ici 2022. L’ONG indonésienne Sekala et le réseau national de cartographie participative (JKPP) avance qu’il est « hautement probable » qu'en Indonésie 42,5 millions d’hectares de terres fassent l'objet de revendications coutumières, alors que 72 millions d’hectares supplémentaires ont une « probabilité moyenne » d’être grevés de droits – soit environ la moitié du territoire national.
En septembre 2014, les organismes gouvernementaux indonésiens responsables des terres et des forêts ont déclaré leur soutien aux droits des peuples autochtones. La Déclaration a été publiée conjointement par le Ministère de coordination du bien-être du peuple, le Ministère des affaires internes, le Ministère du droit et des droits de l’homme, le Ministère des forêts, le Ministère de l’environnement, l’Agence nationale des terres, l’Agence nationale d’informations géospatiales, la Commission nationale des droits humains et l’Agence nationale REDD+. Saluant l’Abdon Nababan, le Secrétaire général d’AMAN a pris note de la nécessité de réformes juridiques pour garantir les droits des peuples autochtones et leurs efforts pour renforcer leur capacité à gérer leurs terres et forêts conformément à la sagesse locale.
Cette Déclaration constitue un point de départ utile pour le Président entrant, qui devrait prendre ses fonctions le 20 octobre 2014. Lors de sa campagne électorale, Jokowi a convenu de reconnaître et de protéger les terres coutumières, d’adopter une loi nationale défendant les droits des peuples autochtones, et de promouvoir les droits communautaires. Des discussions sont déjà en cours concernant la mise en place d’un nouveau Ministère des affaires agraires, chargé de superviser les questions foncières et de consolider les capacités de mise en œuvre de l’Agence nationale des terres (BPN).
Jokowi pourrait être confronté à une bataille difficile pour promouvoir les droits fonciers et mettre un frein à la corruption de l’agro-industrie et des concessions forestières. Son colistier candidat à la vice-présidence, Yusuf Kalla, a engrangé des résultats impressionnants dans la résolution de conflits régionaux interethniques, mais sa famille détient des investissements à long terme dans le secteur de l’huile de palme. La plateforme du parti politique qu’ils représentaient tous deux, le Parti démocratique de lutte indonésien (PDI-P), est profondément mêlée à des accords fonciers louches dans les provinces. Pourtant, la coalition politique qui a appuyé la campagne électorale présidentielle de Jokowi ne contrôle que 36 % du parlement national. Récemment, le parlement a promulgué une loi empêchant l’élection directe des maires, des gouverneurs provinciaux et des chefs de districts, une démarche que les analystes considèrent comme une rebuffade au Président entrant et comme un moyen de renforcer la position des partis politiques. Les activistes de la société civile locale espèrent que Jokowi pourra mettre en place les réformes cruellement nécessaires, mais savent que ceux qui tirent profit des pratiques illégales ne renonceront pas à leurs privilèges et à l’impunité sans opposer de résistance.
Overview
- Resource Type:
- News
- Publication date:
- 31 October 2014